De mémoire d'homme, le Vent a toujours soufflé, sous différentes formes, sous différents aspects. Depuis des générations, des groupes d’hommes et de femmes se succèdent pour "contrer" le Vent, à la seule force de leurs pieds, pour tenter d’atteindre l’Extrême Amont, où se trouverait l’origine du Vent et ses nombreux espoirs et promesses dont chacun rêve à sa manière. Ces groupes, ce sont les Hordes. "La Horde du Contrevent" nous raconte l’histoire de 23 personnes formant une unique volonté, une seule Horde: la trente quatrième à s’être engagée dans ce périple un peu insensé, étalé sur plusieurs décennies.

Ces 23 personnes, ce sont Ω Golgoth, traceur, ) Sov Strochnis, scribe, > Firost de Toroge, pilier, ¬ Talweg Arcippé, géomaître, χ Oroshi Melicerte, aéromaître, Δ Erg Machaon, combattant-protecteur, ou encore ¿´ Caracole, troubadour. Chacun a son rôle, son importance dans la Horde et participe à son intégrité. A tour de rôle, ils deviendront narrateurs et le lecteur découvrira à travers eux l'univers qui les entoure, mais aussi leur univers personnel, leur univers intérieur. Un univers dur et difficile d'accès, mais aussi extrêmement riche, développé et cohérent.
Même si certains sont plus présents que d'autres tout au long du livre, Alain Damasio a réussi avec succès à créer ces 23 personnages que l'on sent réellement vivre au sein de la Horde, avec leur personnalité propre.

Le lecteur évolue avec eux, finit par s'intégrer dans le Pack de la Horde et "contre" avec eux. Et comprend peu à peu qu'au cœur de cette expédition sous couvert de découverte, de soif de connaissance et d'attirance vers l'inconnu de l'Extrême Amont, c'est aussi, en progression, une superbe quête de soi, vers ses propres limites et son propre inconnu, que chacun des hordiers tente d'accomplir, plutôt inconsciemment au début, en filigrane jusqu'à la toute fin du roman.

Les personnages et l'univers sont loin d'être l'unique force de ce roman. Alain Damasio déploie tout le long et sous de nombreux aspects une inventivité surprenante, et même déroutante au début. Le livre en lui même est en fait un énorme travail stylistique dans sa globalité, à commencer par l'utilisation de la langue française dont l'auteur utilise avec brio toutes les subtilités. Et bien plus encore en réalité, puisqu'il va même jusqu'à créer tout un répertoire de vocabulaire et d'expressions compréhensibles et en parfaite cohérence avec son univers. Pour ceux que ce genre de créativité rebute, cela n'handicape aucunement la lecture et au contraire lui apporte un agréable vent frais d'originalité. L'écriture est tellement bien construite que ça devient souvent un plaisir de suivre les essais stylistiques de l'auteur.
Le Vent étant d'une importance capitale, les hommes l'ayant étudié (presque) à fond et ayant développé un véritable savoir et une science autour de lui, il a également imaginé une façon imagée de décrire le Vent et ses différentes formes (nombreuses, que vous apprendrez à connaitre) grâce à de simples signes de ponctuations, qui donneront lieux par moment à d'astucieux jeux de mots/langue/signes.
Pour couronner le tout, il a eu l'idée brillante d'associer un symbole à chaque personnage (cf. paragraphe 2), ce qui permet après une petite période d'adaptation, de suivre aisément les transitions, parfois "sauvages", d'un narrateur à l'autre. Mais ce n'est pas la seule utilité de ces symboles puisqu'ils permettent également de décrire sous la forme de dessins simplifiés les différentes formations qu'applique intelligemment la Horde, très structurée, selon le type de vent et de situation qu'elle affronte. Pour aider le lecteur, un marque-page où figurent les correspondances symboles/personnages accompagne le livre (dans l'édition de poche. Pour l'édition brochée, c'est marqué sur un rabat du livre). Enfin, petit détail qui n'en est pas un, les pages sont numérotées à l'envers, la dernière étant la page 0. Une symbolique qui est loin d'être innocente.

La Horde du Contrevent est une de mes lectures les plus marquantes de ces dernières années. Ce n'est pas forcément un livre que je porterais sans arrêt aux nues et que je conseillerais à tous comme un Robin Hobb, puisqu'il m'a été difficile d'entrer dedans au début et que par certains aspects, il n'est pas forcément facile d'accès pour tout le monde. J'ai interrompu 2-3 fois ma lecture avant de m'y replonger.
Mais c'est un livre qui m'a vraiment marqué, tant sur le fond que sur la forme (aussi finement ciselée que le fond ici), par son originalité étonnante et intelligente. Par cet aspect rare de perpétuelle inventivité, c'est un livre remarquable et riche qui procurera beaucoup de plaisir au lecteur qui se donnera la peine de s'y plonger et d'insister, avec la gniaque du neuvième Golgoth. Une lecture à conseiller à tous ceux qui ne croient plus à l'innovation en fantasy.
Au passage, il a obtenu le Grand Prix de l'Imaginaire en 2006, dans la catégorie roman francophone.